La course à pied : pas tant un loisir libérateur qu’un « culte néolibéral » ?

Madame Carys Egan-Wyer est chercheuse à l’université de Lund en Suède. Son curriculum indique qu’elle s’est spécialisée dans la culture de consommation, les loisirs, le sport, la course à pied d’endurance, le corps, l’ascétisme, la gouvernementalité, et, last but not least, le néolibéralisme.

Elle a publié fin 2019 une thèse de doctorat intitulée The Sellable Self : Exploring endurance running as an extraordinary consumption experience.

Pour son projet doctoral, elle a procédé à une étude socioculturelle de la création de sens chez les coureurs d’endurance à partir d’une analyse de journaux intimes et d’entretiens et sur base de techniques projectives (une approche visant à révéler les opinions, motivations, sentiments, attitudes et valeurs des participants d’un groupe d’étude) et de la netnographie, un néologisme combinant les mots network et ethnographie pour désigner une méthode de recherche consistant à observer les actes communicationnels des membres d’une communauté virtuelle et visant à leur donner un sens.

Pour Carys Egan-Wyer, la course à pied d’endurance, en particulier dans sa forme extrême, illustre une nouvelle façon d’envisager les loisirs, le corps et le moi comme des entités productives sous-tendues par la logique du marché. Elle en a clairement d’abord après les ultra-marathons, les triathlons et les courses d’obstacles.

« Les coureurs, écrit-elle, affirment souvent qu’ils courent pour échapper aux exigences de la vie quotidienne, pour expérimenter la liberté, et ils prétendent que courir est un bon moyen de méditer. Mais, dans ma thèse de doctorat récemment publiée, j’étudie ce qui motive vraiment les gens à se torturer en parcourant des centaines de kilomètres dans la douleur pendant leur temps libre, quelle que soit la météo. Et cela brosse un tableau assez différent. »

Ses recherches, ajoute-t-elle, tendent à démontrer que la course à pied est devenue un moyen d’acquérir un statut social en créant une image de soi, une sorte de marque personnelle. Même si la plupart des coureurs prétendent ne rivaliser qu’avec eux-mêmes, ils utilisent leurs marques personnelles pour se distinguer et rivaliser avec les autres.

Et, cela ne se limite pas au domaine de la course à pied, observe-t-elle, les coureurs utilisent aussi leurs exploits sportifs pour la recherche d’un emploi, l’accès aux études et même la drague dans « notre société néolibérale compétitive et individualisée ». En ligne de mire se trouvent les réseaux sociaux et les applications telles que Strava qui connectent des millions de coureurs et serviraient de plus en plus à ces fins de mise en valeur de sa propre image.

En outre, fait-elle remarquer, toute une industrie s’est développée autour du running, de l’offre de chaussures et de vêtements spécifiques à celle de stages, de conseils diététiques et de vacances d’entraînement, et les campagnes de publicité et de santé publique racontent les mêmes histoires que les coureurs eux-mêmes, à savoir que la course à pied est une question de liberté face aux exigences de la société contemporaine compétitive, productive et disciplinée.

Il est question de profiter de la tranquillité de la nature et de se retrouver dans une communauté de personnes partageant le même état d’esprit, mais, en définitive, conclut la chercheuse suédoise, pour certains, s’agissant d’une pratique sportive extrême, cela aboutit à réaliser de mêmes objectifs de compétitivité, de productivité et de discipline.

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Dans les Carnets de route, que Marathonien de coeur et d’esprit a publié ce mois-ci, Chemin faisant, l’auteur de ces lignes met en avant une pratique récréative de la course à pied sur route et à travers champs et bois qui est à l’opposé des extrêmes.

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Ce recueil de près de 200 pages consiste en un prologue en guise d’échauffement, 42 chapitres hauts en horizons divers et un épilogue en guise de retour au calme – comment aurait-il pu en être autrement ?

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Posté dans Connaissance de soi

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