Marathon d’Amsterdam 2014 : Julie chez les Schtroumpfs

Dans L’Axe du loup, son récit du périple qu’il effectua à pied, à cheval et à vélo sur les traces des évadés du goulag, de la Yakoutie à l’Inde à travers les steppes de Sibérie, le désert de Mongolie et les montagnes du Tibet, Sylvain Tesson cite Mark Twain à propos de l’accomplissement extrême : « Ils l’ont fait parce qu’ils ne savaient pas que c’était impossible. »

Au passage du contrôle des 10 km, Julie (28 ans, juriste chez les Smurfs), dont ce Marathon d’Amsterdam était le premier, me demanda « Ça va ? ». Nous avions couru chacun des deux premiers tronçons de 5 km en 31 min, à un peu moins de 10 km/h. Les donneurs d’allure de la tranche horaire des 4 heures 30 n’étaient pas loin. « Oui, ça va et toi ? – Moi, j’en ai déjà marre ! Je n’arriverai pas au bout ! » Il restait 32 km et 195 m, ne les oublions pas ces 195 mètres !

Nous nous étions retrouvés, un quart d’heure avant le départ officiel, dans le dernier box, bleu schtroumpf, sur la pelouse du stade olympique d’Amsterdam. Nous avions regardé, sur l’écran géant disposé à quelques dizaines de mètres de nous, le départ du marathon et les premiers kilomètres, notre groupe n’achevant la procession du départ sur la piste d’athlétisme qu’une bonne vingtaine de minutes après les premiers. L’objectif était de 4 heures 30. Cela semblait raisonnable pour une jeune athlète qui s’entraînait de manière régulière et dont une sortie sur 30 km s’était déroulée sans anicroche.

Sur ses dix premiers kilomètres, le parcours du Marathon d’Amsterdam effectuait une boucle aux alentours du stade olympique avant de s’en écarter par la Churchilllaan (où se situait la marque des 10 km) et de rejoindre les bords de l’Amstel pour un aller-retour bucolique d’une dizaine de kilomètres exposés à un vent soutenu et capricieux, du 15e au 25e. Le ciel s’était couvert, le soleil du petit matin avait disparu, quelques gouttes de pluie éteignirent les dernières incandescences. « C’est où qu’on fait demi-tour ? » Puis, une fois enfin de l’autre côté : « Tu as vu, il n’y a plus grand monde en face ! »

Les arrêts aux ravitaillements se prolongeaient, notre groupe compact au départ s’était étiolé depuis longtemps, ceux qui devaient passer étaient passés et les autres, curieusement, restèrent solidaires jusqu’au bout, une petite blonde platinée de rose vêtue qui courait toute seule, deux grands zigues francophones qui ne manquèrent pas de se mêler à la conversation, un jeune couple dont il était difficile de dire lequel des deux souffrait le plus, un autre couple superhéro-superhéroïne qui ne cessait de faire la parlote et marchait à intervalles de plus en plus fréquents, quelques isolés pathétiques plus ou moins à la dérive.

Vers le 25e km, Julie retrouva enfin son fan club (son compagnon et un couple d’amis qui suivaient à vélo et avaient éprouvé quelques difficultés à nous localiser) et l’informa de tout ce que je savais déjà. Elle y puisa une dose de combattivité. Quand, au 28e, je lui fis remarquer qu’il ne restait que deux petits kilomètres avant d’entamer un parcours de la longueur d’une course du Challenge du Brabant Wallon et d’en finir, elle me lança toutefois : « Continue à décompter les kilomètres un par un, je préfère! »

Nous évitions désormais les arrêts intempestifs et ne nous arrêtions plus qu’aux ravitaillements, tous les deux kilomètres et demi. Vers le 35e, nous attendait une équipe distillant force mentale et attitude positive. La recette eut sur Julie l’effet contraire de celui recherché, à moins que ce ne soit le vent du Nord, plus piquant aux yeux à cet endroit où l’on avait rejoint les canaux. Trois kilomètres plus loin, l’on retraversait le parc Vondel dans le sens contraire du début, encouragé par un public moins clairsemé. Puis, l’on suivait les rails de tram de l’Amstelveenseweg avant de bifurquer en direction du stade olympique. Là, ma schtroumpfette d’un jour retrouva tout d’un coup tout son allant qu’elle reperdit en partie une fois à l’intérieur du stade en s’apercevant qu’il restait quand même encore un demi-tour de piste avant la délivrance.

Selon Houellebecq, pessimiste invétéré, « c’est dans le rapport à autrui qu’on prend conscience de soi ; c’est bien ce qui rend le rapport à autrui insupportable ». Toute règle a son exception : j’ai pour ma part, en toute conscience, fort bien supporté ces 5 heures et 7 minutes de rapport à autrui plein de saine et radieuse abnégation.

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Posté dans Accomplissement de soi

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