Zatopek, marathonien de coeur et d’esprit – « Courir » (Jean Echenoz)

1952. Jeux Olympiques d’Helsinki. Emile Zatopek réalise un triplé étourdissant : médailles d’or sur le 5.000 mètres, le 10.000 mètres et le marathon. Aucun autre athlète avant lui ni personne depuis lors n’a réussi cette performance, ni ne s’en est approché.

Pendant l’échauffement peu avant le départ du marathon, Zatopek va vers le Britannique Jim Peters qui, quelques semaines auparavant, a pulvérisé le record du monde de la spécialité et est le favori de l’épreuve olympique. « Salut », dit Emile, « je suis Zatopek. » Cet homme au crâne déjà dégarni, polyglotte, Peters sait exactement qui il est ! C’est après avoir été battu à plate couture par Emile en 1948 sur le 10.000 mètres des Olympiades de Londres, dont Emile est revenu avec une médaille d’or et une d’argent (sur 5.000 mètres, derrière le Belge Gaston Reiff) et où il a rencontré son épouse, que le Britannique a pris la décision de ne plus jamais s’aligner sur 10.000 mètres ! En outre, avant que ne se dispute le marathon à Helsinki, Emile y a déjà remporté les médailles d’or sur 5.000 mètres et sur 10.000 mètres. Vraiment, Peters le connaît !

Pour Peters, ce marathon des Jeux Olympiques d’Helsinki constitue la course de sa vie. Il n’est pas d’humeur à faire un brin de causette. Les deux athlètes échangent une poignée de main mais cela en reste là. Zatopek n’a jamais couru un marathon de sa vie et n’est considéré que comme un vague outsider sur ce premier de sa carrière. Une bonne heure plus tard, Emile le néophyte s’approche à nouveau de Jim Peters. Ils terminent la première moitié du marathon. Le Britannique mène le train. « Tu ne crois pas que nous courons trop vite ? » s’inquiète Emile. « Non, pas assez vite ! » lui répond l’autre, en guise de plaisanterie. Emile ne saisit pas ce sens de l’humour tout britannique : il accélère le train tant et si bien que son adversaire le perd de vue, se retrouve à deux minutes et finit par abandonner, victime de crampes. Quand Emile pénètre dans le stade d’Helsinki, une foule en délire scande son nom. Après avoir franchi victorieusement la ligne d’arrivée, il se fait porter en triomphe sur les épaules du quatuor jamaïcain vainqueur du relais 4 X 400 mètres. Zatopek entre dans la légende.

Pendant la seconde moitié de marathon olympique, Emile a fait la parlote avec les photographes qui suivaient la course en voiture. « Le marathon, c’est franchement une épreuve ennuyeuse » déclare-t-il par la suite. En plaisantant à son tour ? Zatopek est marathonien dans l’âme. Très tôt, il s’astreint à un régime d’entraînement surhumain : d’une série quotidienne de 5 sprints sur 200 mètres, 20 x 400 mètres et à nouveau 5 sprints sur 200 mètres, il augmente le nombre de déboulés sur 400 mètres à 50, 60, 70 jusqu’à cent par jour (près d’un marathon!) dans la préparation d’une tentative de record. « C’est à la frontière de la douleur et de la souffrance que l’on aperçoit les hommes accomplis », confie-t-il. Il court de nuit en brandissant une torche, il pratique le vélo avec des poids accroché à ses chevilles, il chausse des bottes militaires à l’entraînement, il ne recule ni devant la pluie, ni devant la neige, ni devant le verglas. « C’est mieux de courir dans de mauvaises conditions à l’entraînement », affirme-t-il, « car l’on se réjouit d’autant plus de courir dans de bonnes conditions en compétition. »

En vérité, Emile s’entraîne à l’excès. Il se blesse et, peu avant les Jeux Olympiques de Melbourne en 1956, doit se faire opérer d’une hernie. Il termine néanmoins sixième du marathon mais, désormais âgé de près de 34 ans, il y annonce aussitôt sa retraite. Sa maison devient au fil des années un point de ralliement de l’élite des athlètes de la planète. Un jour de 1968, il reçoit la visite de l’Australien Ron Clarke, l’un des plus grands coureurs de fond de tous les temps. Mais, faute à la malchance et à d’autres circonstances (lors des Jeux Olympiques de Mexico, victime du mal de l’altitude, il faillit même succomber!), Clarke n’a jamais remporté de trophée olympique. Emile le raccompagne à l’aéroport où, au moment de prendre congé sur une chaleureuse accolade, il lui met un petit paquet dans la main et lui dit : « Ce n’est pas parce que tu es mon ami mais c’est parce que tu le mérites. » A bord de l’avion, Clarke ouvre le paquet et y trouve, gravée à son nom et portant la date du jour, la médaille d’or olympique d’Emile sur 10.000 mètres.

Nous sommes donc en 1968. Les forces soviétiques ont mis fin au « Printemps de Prague », ces quelques mois pendant lesquels la Tchécoslovaquie est traversée par un vent de liberté et d’espoir. A grands coups de bottes et au prix de purges et d’exécutions, le pays se trouve reconverti de force à la liesse populaire et démocratique du collectivisme triomphant. Ayant soutenu le « Printemps de Prague », Emile Zatopek se voit déchu de ses grades à l’armée et humilié par l’occupant et le nouveau pouvoir mis en place qui l’envoient travailler dans une mine d’uranium à ciel ouvert hautement toxique, puis comme éboueur dans les rues de Prague. « Zatopek, accusent-ils pour justifier sa disgrâce, ne comprend pas les problèmes fondamentaux du développement d’un état socialiste, ni le besoin de le défendre sur base des principes du marxisme-léninisme et de l’internationalisme prolétarien. »

C’est cette épopée que raconte, de manière romancée et de son écriture épurée, Jean Echenoz dans Courir, l’homme, sa volonté et ses triomphes, sa personnalité et son style, sa déchéance lorsque l’individu est instrumentalisé et broyé par une classe politique qui usurpe le pouvoir par la force et par la corruption et qui abolit la liberté et le rêve. C’est le « Prague où, ces années-là, tout le monde a peur, tout le temps, de tout le monde et de tout, partout », écrit Echenoz qui précise : « Dans l’intérêt supérieur du Parti, la grande affaire est d’épurer, démanteler, écraser, liquider les éléments hostiles. Chacun peut à chaque instant se voir inculpé comme traître, espion, comploteur, saboteur, terroriste ou provocateur… ». Les raisons en sont souvent obscures et tiennent généralement de ce que l’on a gêné quelqu’un qui a le pouvoir de vous faire envoyer en prison, aux travaux forcés ou pire, par la « Sécurité d’Etat ».

Emile meurt en l’an 2000, à l’âge de 78 ans. Ses funérailles réunissent une assemblée fort nombreuse constituée notamment de figures de proue du sport mondial. Tous témoignent de ce que la grandeur d’Emile ne s’arrêtait pas à la piste et beaucoup sans doute se disent, comme le déclare l’Australien Ron Clarke qui avait une raison particulière de se souvenir du défunt avec émotion : « Il n’y a pas, il n’y a jamais eu, de plus grand homme qu’Emile Zatopek ».

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Posté dans Dépassement de soi

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