Rotary Shakespeare Marathon – Stratford-upon-Avon (28.04.2013)

Shakespeare in Love. Vous souvenez-vous de cette comédie romantique et dramatique réalisée en 1998 par John Madden ? Le film fut récompensé de sept Oscars dont ceux du meilleur film, de la meilleure actrice (Gwyneth Paltrow) et du meilleur second rôle féminin (Judi Dench, la « M » de James Bond, 80 ans l’an prochain, qui interpréta plusieurs rôles dans des pièces de Shakespeare au théâtre et se montra une inoubliable Queen Elizabeth dans le film). Si vous croyiez y avoir appris quelque chose sur la vie du plus grand poète et dramaturge de la littérature anglaise, détrompez-vous ! Le film est une pure fiction. C’était donc aux fins d’enquête que Marathonien de coeur et d’esprit s’était rendu dimanche sur les bords de l’Avon et dans la campagne du Warwickshire pour le Rotary Shakespeare Marathon.

Dans le film, William Shakespeare se laissait porter par son amour pour Viola de Lesseps, la fille d’un riche marchand, pour écrire Roméo et Juliette. Who ever loved that loved not at first sight ? (As You Like It, Acte 3, Scène 5) On le comprendrait à moins : Gwyneth Paltrow, qui vient d’être élue à 40 ans « plus belle femme du monde » par le magazine People, tient le rôle d’une Viola resplendissante d’ingénuité et de courage. En réalité, comme le relève Bill Bryson dans son Shakespeare – The Word as a Stage, Shakespeare, écrivain d’un talent inimaginable et d’une inventivité extraordinaire, a laissé un million de mots de texte mais peu de contexte (biographique).

Ce n’est sans doute pas un hasard si le Rotary Shakespeare Marathon eut lieu en cette fin de mois d’avril. William naquit en avril 1564. Personne n’en connaît le jour avec certitude. La date du 23 avril semble faire la quasi-unanimité, Shakespeare ayant été baptisé le 26 (à l’époque, cela se faisait dans les trois jours de la naissance) et étant décédé un 23 avril (le lien de cause à effet paraissant moins évident dans ce dernier cas). L’on ne sait pas non plus comment s’écrivait son nom car là où il apparaît il est rarement retranscrit deux fois de la même manière, ni lui-même ne semblait le savoir puisqu’il signait de plusieurs façons différentes (et jamais avec l’orthographe prévalant aujourd’hui). L’on ne saura sans doute jamais non plus avec certitude à quoi Shakespeare ressemblait : le seul portrait supposé de lui est d’auteur inconnu et d’authenticité invérifiable. Enfin, si deux compagnons de sa troupe d’acteurs ne s’étaient donné la peine de publier ses oeuvres plusieurs années après sa mort, Shakespeare ne jouirait pas de la notoriété qui est la sienne. Certains contestent même que Shakespeare soit l’auteur de ses oeuvres. Ces spéculations paraissent le produit d’imaginations débridées mais il reste vrai que les auteurs de l’époque n’hésitaient pas à emprunter des idées et même des pans entiers de texte à leurs confrères.

Une chose est avérée : Shakespeare vécut dans un monde en crise. A l’époque, l’Angleterre fit face aux épidémies, notamment de peste, et la mortalité infantile y était élevée. La population s’y élevait de 3 à 5 millions d’habitants, bien moins que trois cents ans auparavant. Le pays passa aussi du protestantisme au catholicisme puis retourna au protestantisme dans un intervalle historiquement bref, marqué par l’épisode de l’Invincible Armada (l’Espagne ayant projeté de renverser Elizabeth en vue de rétablir le catholicisme en Angleterre) et l’exécution d’une Reine. Les Anglais se targuent toutefois de ce que le nombre des victimes civiles de ces péripéties religieuses ne s’éleva chez eux qu’à quelques centaines de catholiques alors qu’elles se dénombraient par milliers de protestants lors des massacres de la Saint-Barthélémy en France. Qu’il fût éventuellement catholique expliquerait que l’on ait perdu toute trace de Shakespeare de 1585 à 1592. L’on ne plaisantait pas avec la justice au temps d’Elizabeth : l’on coupait les oreilles et le nez (le film y fait allusion), l’on tranchait, l’on éviscérait, l’on émasculait, l’on écartelait, tout cela à vif pour que le supplicié ne perde rien de sa propre agonie. To be, or not to be : that is the question. Whether it’s nobler in the mind to suffer the swings and arrows of outrageous fortune, or to take arms against a sea of troubles, and by opposing end them? (Hamlet, le monologue)

C’est ainsi en mode « pain is inevitable, suffering is optional » que nous embrayons sur l’Angleterre contemporaine et, plus particulièrement, sur le Rotary Shakespeare Marathon à Startford-upon-Avon.

Organisation

Ni le Marathon de Gloucester, ni le Marathon de Brighton n’ayant encore accepté d’inscriptions pour des raisons de quotas (ne parlons même pas du Marathon de Londres !), Marathonien de coeur et d’esprit s’inscrivit au Shakespeare Marathon dès qu’il en découvrit par hasard l’existence sur un site marathonien en Grande-Bretagne – Better three hours too soon than a minute too late ! (The Merry Wives of Windsor, Acte 2 Scène 2).

Le site du Shakespeare Marathon lui-même est d’un graphisme désuet mais il répond à la plupart des questions et permet de s’inscrire en ligne sans difficulté avec paiement sécurisé par carte de crédit (26 GBP pour les étrangers), jusqu’à ce qu’un quota de 3700 participants pour les deux épreuves confondues, semi-marathon et marathon, soit atteint. Le dossard et la puce électronique furent envoyés par le comité d’organisation bien à l’avance par la poste. Pas de marathon expo, ni de goodies, ni de T-shirt souvenir que l’on range et oublie aussitôt dans un placard. Faisant sien le dicton shakespearien « The overflow of good converts to bad » (The Life and Death of Richard the Second, Acte 5, Scene 3), le comité organisateur déclare ne dépenser que 40% des revenus à l’organisation de l’événement et consacrer le reste au soutien financier d’institutions charitables (dont le Shakespeare Hospice).

Le marathon se déroulait suivant les normes de la Fédération britannique d’athlétisme, avec prise de temps par puce électronique au départ et à l’arrivée, sans le moindre chronométrage intermédiaire. Les ravitaillements étaient au nombre de treize, uniquement en eau (bouteilles de 33 cl en plastique) – pas de boisson isotonique, ni d’aliments solides. Des toilettes étaient à la disposition des coureurs en quatorze endroits du parcours. Présents en grand nombre, des « marshals » guidaient les coureurs et canalisaient le trafic automobile. En Grande-Bretagne, pays civilisé, l’on n’évacue en principe pas ses trop-pleins n’importe où et coureurs et automobilistes se côtoient dans la discipline, sans coup de klaxon ni coup de gueule. Le parcours faisait d’ailleurs l’objet d’une signalisation routière incomparable avec des panneaux jaunes et noirs ressemblant à ceux utilisés pour la circulation routière. Une consigne pour déposer et récupérer ses affaires personnelles était située à l’arrivée.

Il faudrait être de mauvaise foi pour adresser le moindre reproche sérieux à l’organisation du Shakespeare Marathon. Sa prestation d’ensemble méritait un 15/20.

Parcours

Le parcours du Shakespeare Marathon consistait en une boucle à parcourir deux fois, la première en compagnie des semi-marathoniens, plus nombreux. L’on partait de Chapel Street, la rue principale, à hauteur de l’hôtel de ville et l’on effectuait une première petite boucle d’un mile avant de s’éloigner pour de bon. Les coureurs du marathon et du semi-marathon se séparaient peu avant le 12ème mile, les uns bifurquant à gauche pour s’élancer sur la seconde boucle en évitant le centre-ville, les autres à droite pour se diriger vers l’arrivée. La seconde boucle des marathoniens était rallongée de quatre miles à hauteur du 19ème pour compenser l’évitement du centre-ville au terme de la première. Sur environ deux miles de la première boucle et cinq miles de la seconde, le parcours suivait un chemin de terre stabilisé en pleine nature que parcourait sans doute autrefois une voie ferrée.

Le temps changea à plusieurs reprises au cours de la matinée mais resta sec : frais au départ, balayé par un vent qui exacerba encore l’impression de fraîcheur en rase campagne, ensoleillé et chaud à d’autres moments !

Bien que le parcours ne présente aucune difficulté majeure, il ne cesse d’onduler sur sa partie tarmac et la météo anglaise est imprévisible. La victoire échut à Simon Wurr (Thames Hare & Hounds) en 2 h 40 min 51 s chez les hommes et à Mel Evans (Huncote Harriers) en 3 h 07 min 04 s chez les femmes. L’on hésite à recommander le Shakespeare Marathon pour une première tentative sur la distance. C’est néanmoins une bonne manière de découvrir la belle campagne du Warwickshire et, à ce titre, le Shakespeare Marathon mérite une cote de 14/20.

Ambiance

Kate est une marathonienne âgée de 35 ans et originaire de Reading. Elle a formé le projet de courir cent marathons avant d’atteindre l’âge de 40 ans. Le Shakespeare Marathon 2013 était son septième. Il lui en reste 93. What is past is prologue (The Tempest, Acte 2, Scène 1). Elle confia à l’arrivée qu’elle avait apprécié les miles sur l’ancienne voie ferrée car l’absence d’encouragements de la part de spectateurs lui permettait de se concentrer sur ses propres pensées. Il conviendrait de lui recommander le Marathon de Chypre, voire le Marathon de Malte, où elle aurait tout loisir de dialoguer avec elle-même.

Contribuent à l’ambiance, lisiez-vous sur ce blog dans le compte-rendu de précédents marathons, le nombre des concurrents, celui des spectateurs, les animations le long du parcours.

Plus de deux mille semi-marathoniens et 749 marathoniens furent classés. Si vous courriez dans le « ventre mou » du peloton, vous n’étiez jamais seul pendant la première moitié du parcours et vous gardiez toujours d’autres concurrents en vue pendant la seconde moitié lorsque les marathoniens se retrouvèrent entre eux.

Le centre-ville regorgeait de monde au départ groupé du marathon et du semi-marathon et à la fin du premier mile. L’on ne se bousculait, par contre, plus à l’arrivée dans le parc récréatif au bord de l’Avon. Le long du parcours, les bénévoles étaient nombreux et restèrent attentifs après que le peloton se soit étiré et dispersé. Certains ne manquaient pas d’exprimer leur soutien, notamment lorsque les concurrents eux-mêmes les remerciaient de leur disponibilité. Quelques groupes de spectateurs sporadiques ne lésinaient pas sur les encouragements. Aucun ensemble musical ne s’était, par contre, mobilisé.

Un 13/20 pour l’ambiance donne un juste reflet du côté familial et propice à l’introspection du Shakespeare Marathon.

Accessibilité

Sous ce titre sont évalués les aspects logistiques et pécuniaires (déplacement, hôtels, coûts).

Le seul e-mail envoyé au Race Director ne reçut pas de réponse, sauf une réponse automatique « nous vous répondrons plus tard, entre-temps lisez la rubrique FAQ de notre site, vous y trouverez les réponses à la plupart de vos questions ». Pour l’hébergement, c’était « adressez-vous à l’office du tourisme » ou débrouillez-vous. The Arden Hotel est un bon choix : au bord de l’Avon, en face du théâtre et à quelques pas du centre-ville, l’hébergement y est confortable et le restaurant propose une cuisine recherchée et une sélection de vins au verre. Surtout, l’hôtel est situé à 100 m du départ et 200 m de l’arrivée ! Un Premier Inn se positionne en alternative plus économique à proximité du centre-ville. There’s a place and means for every man alive (All’s Well That Ends Well, Acte 4, Scène 3).

Des rendez-vous professionnels faisant l’objet du déplacement, Marathonien de coeur et d’esprit emprunta la route et la navette de l’Eurotunnel pour se rendre à Stratford-upon-Avon (comptez 500 km et de 6 à 7 heures de voyage, y compris la traversée, à condition que la M25, l’Orbital autour de Londres, ne se soit transformée en enfer (Hell is empty, and all the devils are here – The Tempest, Acte 1, Scène 2). La voiture est l’option la plus économique, surtout à plusieurs puisque le nombre de passagers n’influence pas le prix de la traversée. Elle présente, en outre, l’avantage de permettre d’emporter sprays, liquides et surplus de vêtements afin de se prémunir contre une météo capricieuse.

Sur le plan de l’accessibilité, le Shakespeare Marathon réalise un score de 14/20.

Destination

Londres, la sixième ville de France ? Un article publié sur le site de la BBC et citant des chiffres de trois à quatre cent mille avait fait état de ce que plus de Français vivraient à Londres qu’à Bordeaux, Nantes ou Strasbourg. La vérité se situerait entre 70.000 et 300.000. Personne ne sait exactement, ni l’Ambassade de France, ni le Ministère français des Affaires étrangères, ni le British Office for national statistics. Les Français sont nombreux en Grande-Bretagne, que ce soit dans l’industrie hôtelière (la Grande-Bretagne constituant à cet égard un point de passage obligé pour une maîtrise de l’anglais qui ouvre des perspectives d’expatriation plus lointaine) ou dans l’industrie des médias avec la gentrification éclair de l’East End londonien. Ces expatriés français déclarent avoir trouvé en Grande-Bretagne une société plus ouverte à la diversité ethnique et une économie plus dynamique. Gageons qu’une fiscalité moins confiscatoire au niveau des revenus du travail et une législation sociale plus flexible n’y soient pas étrangères…

Mais, Londres, également prisée par les oligarques russes et les magnats de partout, est chère et ne constitue manifestement pas la destination unique des travailleurs expatriés. Plusieurs (la plupart?) des employés de l’hôtel à Stratford-upon-Avon étaient originaires de France, d’Allemagne et d’ailleurs et, dans le tabac tout proche, la presse quotidienne et périodique était vendue par une jeune femme d’origine russe.

Pour ceux d’entre vous qui ont lu Marathonien de coeur et d’esprit, suivent cette chronique et savent que ces préoccupations n’y sont pas étrangères (sans jeu de mots), signalons que la Grande-Bretagne se classe 14ème à l’Index 2013 de liberté économique établi par la Heritage Foundation. Seuls trois pays de l’Union européenne l’y devancent : le Danemark, l’Irlande et l’Estonie. Le Danemark ayant déjà fait l’objet d’une analyse et de commentaires exhaustifs dans le chapitre de Marathonien de coeur et d’esprit (achetez le livre via ce lien) consacré au Marathon de Copenhague, ce serait donc vers l’Irlande et l’Estonie qu’il siérait de porter le regard pour un prochain marathon. All the world’s a stage, and all men and women merely players : they have their exits and their entrances ; and one man in his time plays many parts, his acts being seven ages. (As you like it, Acte 2, Scène 7)

Entre-temps, le Shakespeare Marathon comme destination pour un weekend sport et villégiature dans une charmante ville de 25.000 âmes au bord de l’Avon réalise un score de 14/20. Si vous y ajoutiez une soirée au théâtre en profitant de ce que la Royal Shakespeare Company jouxte l’Arden Hotel, nul doute que ce score exploserait.

Obtenant un score général de 70/100, le Rotary Shakespeare Marathon de Stratford-upon-Avon se voit décerner son certificat Marathonien de coeur et d’esprit avec la mention distinction.

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Posté dans Accomplissement de soi

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