Les Pierres du Diable – Trail nocturne 30 km (27.12.2013)

Photo Gédéon BALTAZARD (imageSport.be)

Amis, en vous approchant, vendredi, dans la brume et sous le crachin, de la Baraque de Fraiture (à 652 m d’altitude, l’un des points culminants de la Belgique) où vous laissiez votre voiture et preniez un bus pour vous rendre à Wéris au départ des Pierres du Diable, un trail nocturne de 30 km, vous vous doutiez déjà que le reste de votre journée serait mémorable.

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Wéris est classé parmi les plus beaux villages de Wallonie. Il est connu pour son église romane et pour ses mégalithes dont la Pierre Haina (qui cacherait un puits sans fond menant directement au centre de la terre et en enfer) et la pierre du Lit du Diable (sous laquelle le diable se reposerait une fois commis ses méfaits), d’où, vous l’aurez deviné, le nom donné à ce chemin de croix d’un dénivelé positif de 1000 m auquel vous conviaient les « dolmenhirs », un aréopage de Coureurs Célestes.

Après que les maîtres de cérémonie eussent adressé leurs dernières recommandations aux adeptes de leur rite éminemment sportif dans une salle bondée, l’assemblée se mit en marche en rangs serrés jusqu’au pied de l’Eglise de Sainte-Walburge. S’y donnait le départ officiel au son de We are the champions de Queen: « We are the champions, my friends – and we’ll keep on fighting to the end ». N’eût-il pas été plus judicieux de lâcher la horde sauvage au son des Rolling Stones dans Sympathy for the Devil ? « Please let me introduce myself – I am a man of wealth and taste – I have been around for a long, long year – Stole many a man’s soul and faith »…

Si l’église était bien visible, éclairée sur son promontoire, je vous avoue ne pas avoir aperçu la Pierre Haina ni le Lit du Diable, ni ne m’en être soucié, très tôt plongé dans l’obscurité, trop occupé à chercher l’équilibre dans la boue et, du faisceau de la frontale dans lequel scintillait la pluie, une trajectoire entre la pierre à droite, la pierre à gauche et la racine au milieu. Cette mise en jambes ascendante fut suivie d’une descente abrupte dans un décor inchangé qui, à moins d’avoir le train d’atterrissage près du sol ou d’être rompu à cet exercice de funambule, incitait à redoubler de prudence. Au passage d’un premier gué, sans doute convenait-il de se réjouir de ce que le lit en fût heureusement trop peu profond pour qu’un brochet en maraude ne réservât aux pieds des joggeurs le même sort qu’un banc de piranhas à de pauvres baigneurs du fleuve Parana. Dans la traversée de Fanzel, que l’on dit pittoresque petit village sur les berges de l’Aisne, le peloton s’était déjà éclairci. Il restait une vingtaine de kilomètres.

J’avais espéré courir en compagnie de quelques connaissances de force égale que j’avais repérées sur la liste des participants et qui eussent fait passer agréablement ces heures à la campagne. J’eus beau scruter le peloton avant le départ, les prévisions météo les avaient apparemment amenées à se raviser. Ce ne fut qu’après le second ravitaillement et plus de deux heures et demie de solitude que je joignis mes efforts à ceux d’un compagnon d’infortune dont le prénom de premier apôtre était doublement prédestiné à triompher de ces pierres d’enfer.

L’Avenir avait annoncé des rafales de vent de 85 km/h et de la pluie à raison 20/25 litres/m2 pour cette nuit d’hiver dans le sud du pays. Dans les chemins creux, de profondes flaques et des arbres renversés le rappelaient ; sur les crêtes, les bourrasques mettaient à l’épreuve de la pluie encolures, interstices et caractéristiques des vêtements techniques. Fallait-il pour autant courir en short et T-shirt à courtes manches comme cet illuminé que je vis gambader détrempé dès les premiers kilomètres ? Franchement, je vous l’aurais déconseillé, car, à moins de disposer d’une foulée ailée qui vous laissât slalomer entre roche et racines et deux clôtures de fil de fer barbelé par endroits, c’eût été frigorifiés que vous auriez terminé et pas nécessairement à la Baraque de Fraiture.

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Pas plus que je ne vis les deux premiers monuments diaboliques, je n’aperçus le troisième, le Rocher du Diable, là où, selon la légende, épuisé, le Diable aurait abandonné un amoncellement de pierres avec lesquelles il projetait d’anéantir Fraiture. Restait à traverser la Nationale, puis l’E25 par un passage à gibier où vous espériez ne pas croiser un sanglier, autre animal nocturne, à s’arrêter pour les amateurs au point peket situé à 2-3 kilomètres du finish, à contourner le site d’arrivée pendant un

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temps qui parut interminable et à remonter la piste de ski jusqu’à l’intérieur du chalet se situant au sommet.

Entouré au départ de fanatiques de l’ultra-trail (Diagonale des Fous, Ronde des Géants, Tour du Mont-Blanc, transversale des Pyrénées de l’Atlantique à la Méditerranée) et prédisposé aux vols planés même par temps clair et sur chemins dégagés, c’était avec quelque appréhension qu’en néophyte du trail nocturne, j’abordais ces Pierres du Diable.

Je tenais à ce que mon asymptote existentielle ne finisse, victime de la géométrie euclidienne, en ligne brisée sur le carré de l’hypothermie. Aussi, est-ce non sans fierté que, malgré les chausse-trapes, je restai debout et terminai l’année sur un sans faute. La débauche d’efforts m’ayant affamé, j’eusse mangé des tripes à la sauce caramel et bu de l’eau ferrugineuse à l’arrivée s’il n’y avait eu d’autre choix. En l’occurrence, leur potée diabolique aux dix légumes et leur bière des Célestes étaient délicieuses. D’y avoir goûté, me trouverais-je à présent ensorcelé et n’ayant de cesse que je ne courre la nuit dans les bois ?

Amis, comme l’écrivit Nietzsche dans son Zarathoustra, « il y a mille sentiers qui n’ont jamais été parcourus, mille santés et mille terres cachées de la vie. L’homme et la terre des hommes n’ont pas encore été découverts et épuisés ».

Je présente à tous ceux qui lisent cette chronique et, en particulier, aux lecteurs de Marathonien de coeur et d’esprit, mes meilleurs voeux pour 2014.

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Vous trouverez un excellent article de Nathanaël Jacqmin sur les Pierres du Diable 2013 et la centième victoire de Jean-François Charlier via ce lien surligné en rouge sur le site Jogging & Running du journal L’Avenir.

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Posté dans Accomplissement de soi

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