Murakami, Marathonien de coeur et d’esprit

« Avez-vous lu Autoportrait de l’auteur en coureur de fond de Murakami ? » Ce dernier est un auteur culte au Japon et pas seulement au Japon puisqu’il a été traduit dans une trentaine de pays. Né le 12 janvier 1949 à Kyoto, Murakami a été plusieurs fois favori pour le prix Nobel de littérature.

La question « Avez-vous lu Murakami ? », combien de fois ne me la suis-je entendu poser lorsque je présentais Marathonien de coeur et d’esprit à un libraire, à un autre coureur ou à un ami féru de lecture ? Force (ou honte ?) est de reconnaître que ce n’était pas le cas. Facture d’un libraire en faisant foi, l’achat de l’Autoportrait date d’après la parution de Marathonien. Toute similitude entre les deux ouvrages relève donc de la pure coïncidence, de même que la date d’anniversaire (en janvier) et l’âge des auteurs. Il n’est d’ailleurs pas question ici d’établir une comparaison, encore moins une critique, tout au plus une modeste recension.

Dans la préface de son Autoportrait (publié en français en format de poche aux Editions 10/18), Murakami raconte qu’allongé dans une chambre d’hôtel à Paris, il avait lu, dans l’International Herald Tribune, un article consacré aux marathoniens et avait été intrigué par la diversité des sujets qui occupaient l’esprit de ces sportifs tandis qu’ils accomplissaient leurs 42,195 kilomètres. « Où que l’on se trouve », écrit-il (Autoportrait, p 110), « les visages des coureurs de fond sont les mêmes. Tous ont l’air de penser à quelque chose pendant qu’ils courent. Peut-être ne pensent-ils à rien du tout, mais ils donnent l’impression de penser intensément. » Murakami, quant à lui, admet courir dans le vide ou, plus exactement, courir pour obtenir le vide, même si, par-ci, par-là, une pensée s’y introduit, comme les nuages surgissent dans le ciel (mais reste le ciel).

Haruki Murakami - "Pain is inevitable. Suffering is optional."

Le mantra d’un marathonien en particulier l’a marqué : « Pain is inevitable. Suffering is optional. » La douleur est inévitable. La souffrance vient en option. Les épreuves et les blessures constituent une part nécessaire de la vie mais, en fin de compte, aussi un atout : elles font que je sois moi et personne d’autre. Personne n’apprécie d’être injustement critiqué ou de rester incompris : pour y faire face, Murakami dit se réfugier dans le silence, courir un peu plus longtemps et en sortir plus fort.

« Durant les courses de fond, le seul adversaire que l’on doit vaincre, c’est soi, le soi qui traîne tout son passé. » (Autoportrait, p 20) La course est pénible physiquement et parfois moralement, mais c’est précisément la souffrance que nous cherchons à dépasser qui nous confère le sentiment d’être véritablement vivants (p 211). (Courir présente évidemment d’autres avantages comme de perdre l’envie de fumer et d’éviter de grossir. Murakami, qui accuse une tendance à grossir, la traite toutefois comme un bienfait, à savoir une sorte de feu rouge qui doit inciter à se bouger.)

Murakami observe que, de toutes les habitudes acquises, c’est la discipline des courses de fond qui l’a le plus aidé, a eu pour lui le plus de sens, l’a rendu plus fort, tant sur le plan physique que sur le plan intellectuel (Autoportrait, pp 17 & 18). Contrairement à ce que beaucoup pensent, l’on ne court pas pour vivre plus vieux mais pour vivre plus pleinement. « Plutôt que de traverser toutes ces années dans le brouillard, mieux vaut les passer avec des objectifs bien clairs en tête, en étant tout à fait vivants. Dans cette perspective, (…) courir constitue une aide véritable. » (pp 105 & 106)

Pour sa part (Autoportrait, p 51), la priorité a été de répartir son temps et son énergie et d’organiser sa vie de façon à se concentrer sur l’écriture, et pas en fonction des gens qui l’entouraient, un comportement qui dénote sa nature individualiste, récalcitrante, souvent centrée sur elle-même, toujours dans le doute (p 186). L’auteur conçoit l’écriture comme un travail physique. Les qualités importantes pour un romancier (pp 98-100) ne sont pas différentes de celles requises pour la pratique du jogging et finalement pour l’exercice de toute occupation, professionnelle ou autre : 1) le talent ; 2) la concentration ; 3) la persévérance (ou encore l’opiniâtreté). Si le premier est inné, les deux autres aptitudes peuvent être acquises grâce à une pratique régulière, un entraînement quotidien, et, en partie, compenser un talent capricieux ou même insuffisant.

Toshihiko Seko

Vous arrive-t-il de ne pas avoir envie de courir, de vous sentir trop fatigué ? Murakami relate avoir posé la question à Toshihiko Seko, coureur de fond japonais de niveau olympique (Los Angeles 1984 – Séoul 1988), vainqueur des marathons de Fukuoka (1978-1979-1980-1983), Boston (1981 et 1987), Tokyo (1981), Londres (1984), Chicago (1986) et du Lac Biwa à Ōtsu (Japon – 1987) ainsi que détenteur des records du monde sur 25 km et 30 km pendant une trentaine d’années jusqu’à ce qu’ils soient battus en 2011. D’une voix qui trahissait à quel point la question lui paraissait stupide, le champion répondit : « Bien sûr ! Tout le temps ! » Finalement, conclut Murakami, malgré la distance qui nous sépare en termes de force, de quantité d’exercices, de motivation, lorsque nous nouons les lacets de nos chaussures (des Mizuno en ce qui le concerne – Autoportrait, p 117), nous sommes tous les mêmes.

Dès lors, comment se motiver ? Les jours où l’envie de courir fait défaut (cela lui arrive souvent !), Murakami se convainc qu’il a beaucoup de chance de mener son existence comme il l’entend et qu’il y a pire que de courir chaque jour pendant une heure (comme d’être prisonnier des embouteillages, de s’agglutiner dans un train bondé, etc.). Encore admet-il que voir le visage d’une jolie jeune femme qu’il croisait chaque matin lorsqu’il s’entraînait dans les années quatre-vingts à Tokyo constituait l’un de ces petits plaisirs sans lesquels « il serait ingrat de courir chaque jour » (Autoportrait, p 219). Ailleurs, Murakami, qui a aussi vécu en Grèce, en Italie et aux Etats-Unis, fait allusion à ces étudiantes de Harvard, si resplendissantes, pleines de santé et si sérieuses, avec leurs queues-de-cheval orgueilleuses et leurs foulées décidées, qui surgissaient alors qu’il courait sereinement le long de la Charles River (p 119).

Ultra-marathon de 100 km sur l'île de Hokkaido

Le thème du dépassement de soi est abordé dans le fort beau chapitre de l’Autoportrait dans lequel Murakami se souvient de sa participation à l’ultra-marathon de 100 km autour du lac Saroma sur l’île de Hokkaido en 1996 (p 130). La grande majorité des gens qui ont conservé leur santé mentale n’ont jamais connu ce type d’expérience, écrit-il. L’événement l’a transformé en lui apportant une conscience bien particulière de lui-même mais l’état d’épuisement qui en a résulté l’a aussi plongé dans une longue période de prostration psychique qu’il appelle le « blues du coureur » (le besoin de courir n’était plus aussi évident, ne paraissait plus aussi vital) et de déclin de ses performances, « comme lorsque s’éloigne la folie des amours qui débutent » (p 150).

Murakami, qui partage avec l’auteur de Marathonien de coeur et d’esprit le privilège d’être sexagénaire, aborde la problématique délicate (?) de l’âge en posant la question « Faut-il rire de Mick Jagger ? » Tout jeune rocker, ce dernier aurait déclaré à la postérité qu’il préférait mourir que chanter Satisfaction à quarante-cinq ans. Âgé aujourd’hui de près de 70 ans, il chante toujours Satisfaction. Ne nous moquons pas. Jeunes, nous ne pouvions tout simplement pas imaginer qu’un jour surviendrait le XXIème siècle et qu’inéluctablement, sauf événement imprévisible, nous serions âgés de cinquante, soixante ou septante ans (soixante-dix pour les Français parmi vous). A présent, nous vivons dans ce monde « inimaginable », avec un sentiment d’étrangeté, une expérience nouvelle.

Que Marathonien de coeur et d’esprit aborde, certes sous d’autres latitudes et dans d’autres formes, plusieurs thèmes de l’Autoportrait de l’auteur en coureur de fond relève d’un hasard nécessaire, hasard pour les raisons exposées au début de cette recension, nécessaire en ce que, selon Murakami lui-même, nous, coureurs à pied, sommes tous les mêmes. Bien que Murakami s’en défende, les deux ouvrages n’échappent pas à une dimension esthétique, philosophique et morale (au sens premier et le meilleur de ces termes). Il existe toutefois une différence fondamentale d’approche : l’Autoportrait consiste en une introspection minutieuse, souvent lumineuse, de son auteur alors que Marathonien projète un regard vers l’extérieur et procède d’une vision essentiellement « dantesque » de l’être humain et du monde (« Rien ne put vaincre en moi cette ardeur sans seconde, Qui me brûlait de voir et d’étudier le monde, Et l’homme et ses vertus et sa perversité », Dante in Marathonien, p 13).

Cette recension de l’Autoportrait de l’auteur en coureur de fond mériterait assurément d’être retravaillée ultérieurement, ne serait-ce qu’après la lecture d’une oeuvre plus typique de Murakami comme La Ballade de l’impossible ou Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil. Elle mériterait aussi d’être développée par rapport à des thèmes qui n’apparaissent qu’en filigrane dans l’Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, comme le bonheur, l’exil ou la mort. Entre-temps, contentons-nous de ce que Murakami choisirait comme épitaphe :

Haruki Murakami

1949 – 20**

Ecrivain (et coureur)

Au moins, jusqu’au bout il n’aura pas marché

Toute analogie avec le message allégorique de Marathonien de coeur et d’esprit ne pourrait être, répétons-le, que nécessairement fortuite.

 

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