Felix Limo, marathonien de coeur et d’esprit – 35. Warsaw Marathon (29.09.2013)

Quand Sylvia Rohrhirsch et moi arrivons à l’hôtel Tazienkowsi où sont hébergés les coureurs élites du Marathon de Varsovie, Felix Limo fait la sieste. C’est inhabituel pour lui qui, contrairement à la plupart des autres athlètes de son niveau, explique Sylvia, peut se contenter de dormir quatre heures par nuit. Mais, de manière surprenante pour un coureur de sa notoriété, il a rencontré des difficultés à obtenir un visa et n’est finalement arrivé que la veille après avoir été obligé de changer ses vols et de faire une escale de dix heures à Doha.

Sylvia, la cinquantaine lucide et volontaire, élevant seule ses deux enfants, travaille pour des ONG d’aide aux victimes de la cupidité et de la barbarie des hommes ainsi que d’aide aux plus démunis. Elle a rempli des missions sur les lieux des plus grandes tragédies de notre temps, en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie. Tantôt elle participe à la coordination des opérations de survie et de soins dans les camps de réfugiés, tantôt elle enseigne en Afrique, aux plus isolés, les rudiments de la subsistance.

Nous nous sommes rencontrés pendant la visite du stade national de Varsovie, visite à laquelle les organisateurs du marathon nous avaient conviés ainsi que quelques autres invités de marque. C’est dans ce stade, construit tout spécialement pour l’occasion, que se déroula le match d’ouverture de l’Euro 2012 de football organisé conjointement par la Pologne et l’Ukraine et c’est dans le stade que se termine le marathon 2013.

En attendant l’arrivée du champion kényan, Sylvia raconte que c’est une connaissance commune qui l’a mise en contact avec Limo lorsque ce dernier cherchait à mettre sur pied son projet d’école pour enfants défavorisés à Eldoret, une ville de 230.000 habitants, la 5ème plus grande du Kénya et un vivier de prodiges de la course à pied. Sylvia s’occupe de faciliter en Europe ses contacts avec les organisateurs de marathons, semi-marathons et 20 Km désireux de contribuer au financement de son projet d’école.

La salle dans laquelle nous bavardons est celle où, après un repas, aura lieu le briefing technique des élites (communication des horaires et autres dispositions pratiques, présentation du parcours et des « lièvres », exposé des tâches respectives de ces derniers, etc.). La salle est vaste, froide et sombre. La nuit tombe plus tôt que chez nous à Varsovie qui partage le même fuseau horaire que nous malgré les deux heures de vol vers l’est.

Felix Limo finit par arriver peu après 19 heures. Enserré dans un blouson noir, il a l’air un peu perdu sous les hauts plafonds. Il se dirige vers Sylvia qui fait aussitôt les présentations. L’athlète kényan n’a plus mangé depuis le petit-déjeuner. Il se sert au buffet de trois tranches de filet de dinde fumé et de deux tranches de pain et nous prenons place à table. Lui mange, moi je note.

Né le 22 août 1980, Limo devint athlète professionnel en 1998 et fut détenteur du record du monde des 15 km sur route de 2001 à 2010 en 41 min 29 s. Il range parmi ses meilleures performances une deuxième place à Bruxelles sur 10.000 m en 27:04:54. C’est toutefois sur marathon qu’il accomplit ses plus grands exploits en gagnant le Marathon de Rotterdam en 2:06:14 en 2004 et le Marathon de Berlin en 2:06:44 la même année, le Marathon de Chicago en 2:07:02 l’année suivante et, surtout, le Marathon de Londres en 2006, le plus beau souvenir de sa carrière, avoue-t-il. En 2:06:39 et au terme d’un coude-à-coude qui leur permit de lâcher Ramaala et Khannouchi, Félix Limo y précéda son compatriote Martin Lel (le vainqueur de l’édition précédente) de deux secondes. Haile Gebrselassie, dont certains avaient fait le grand favori de cette édition du Marathon de Londres, dut se résigner au 38ème kilomètre et termina 9ème en 2:09:05.

Limo se classa encore troisième du Marathon de Londres en 2007 (2:07:47) et 10ème en 2009 (2:09:47) et réalisa de belles performances au Marathons de Séoul (2009), Vienne (2010), Tokyo et Berlin (2011), dans le même temps à la seconde près aux trois premiers (2:10:50) et en 2:10:38 dans le dernier. Début 2013, il décida de mettre un terme à sa carrière professionnelle afin de se consacrer à son projet d’école et d’entreprendre lui-même des études de médecine vétérinaire à l’université.

Me revient en tête cette question que l’écrivain japonais Haruki Murakami raconte dans son Autoportrait de l’auteur en coureur de fond avoir posée à cet autre vainqueur des marathons de Londres et de Chicago, son compatriote Toshihiko Seko : « Vous arrive-t-il de ne pas avoir envie de courir, de vous sentir trop fatigué ? » Limo s’arrêtera-t-il un jour de courir ? « Non, jamais ! J’ai toujours couru, c’est déjà en courant que j’allais à l’école, et je continuerai de courir. Si j’arrêtais de courir, je tomberais malade. Même à 60% de mes moyens, je cours encore. » Même en compétition ? « Non, à 60%, pas en compétition. » Depuis sa retraite en tant qu’athlète professionnel, il court moins de 130 km par semaine (le matin tôt, entre les cours, lorsqu’il en trouve le temps) alors qu’auparavant, il courait au moins 130 km par semaine et parfois plus de 150.

A l’université dont il ne revient que deux weekends par mois, sa femme s’occupant de la ferme et de leurs trois garçons (7 ans pour l’aîné et 4 ans pour les jumeaux) en son absence, il a aussi changé de diététique. Il mange désormais des spaghettis et du riz (« plus faciles à cuire ») au lieu du traditionnel « ugali » fait de farine de maïs cuite à l’eau et éventuellement accompagnée de légumes (épinards et choux). Issu d’une famille de huit enfants, Felix Limo fut le seul que ses parents purent se permettre d’envoyer à l’école. C’est là le fondement de ce qu’il considère désormais comme sa mission et son ambition, le savoir, à partager avec les orphelins et les enfants défavorisés que son école accueille, à acquérir, en ce qui le concerne, à l’université. Ses propres enfants pratiqueront-ils la course à pied ? « Etrangement, nous parlons fort peu de course à pied à la maison et je ne les influencerai pas. Je les inciterai toutefois à créer leur propre emploi et à ne pas attendre qu’on leur en donne un. » Au Kenya? « Bien sûr! Architecte, par exemple! »

Comment se sent-il, à trente-trois ans, après toutes ces années d’entraînement impitoyable ? (Sylvia m’a confié qu’il souffrait du dos et que c’est pour cette raison que Varsovie serait son seul marathon de l’année 2013.) « Life is not a smooth run ! » (« la vie n’est pas une course en douceur »). Vous avez des hauts et des bas. Ce qui importe, c’est de vous concentrer non sur la souffrance mais sur la manière d’y remédier et de la dépasser. Ainsi, vous restez toujours dans un état d’esprit positif. »

Quelque peu réticent au début de l’entretien (sans doute se demandait-il « qu’est-ce que ce type vient m’embêter à l’heure du repas ? »), Felix Limo, qui s’est servi de pâtes entre-temps et a remplacé le jus de fruit par du thé, y participe à présent pleinement. Il a la parole claire et concise. Il sourit quand j’évoque que son prénom est d’origine latine et signifie « heureux » (« Je sais. Et, je le suis ! », m’affirme-t-il) et il éclate même de rire quand je lui dis que je ne suis pas journaliste mais chef d’une entreprise que j’ai créée l’année de sa naissance. Ses yeux pétillent : « Certes, j’arriverai avant vous demain au marathon mais dans les affaires vous avez certainement plusieurs longueurs d’avance! J’aurais beaucoup à apprendre de vous. » Apprendre, toujours apprendre. Il ajoute: « Quand je voyage, c’est souvent seul. Je ne m’achète pas des snacks dans les aéroports mais des livres de management, américains ! » J’omets de lui demander s’il a lu le livre de Tom Peters et Robert H. Waterman Jr., publié en 1982 et vendu à plus de 3 millions d’exemplaires, In search of excellence (« En quête d’excellence »; le livre a toutefois été publié en français sous le titre « Le prix de l’excellence »).

L’entretien a lieu le samedi soir, veille du Marathon de Varsovie mais aussi de celui de Berlin. En continuant de courir, Limo accepte-t-il que d’autres soient désormais meilleurs ? « Bien sûr ! Dans le cas contraire, je vivrais dans la frustration ! » Quel est actuellement le meilleur marathonien au monde ? « Le meilleur, c’est difficile à dire. Mais, celui qui se montre le plus régulier dans la performance, c’est Wilson Kipsang. »

Le lendemain dimanche, Felix Limo termine dixième du Marathon de Varsovie tandis que Wilson Kipsang Kiprotich (31 ans) remporte la victoire au Marathon de Berlin et y établit un nouveau record du monde en 2:03:23.

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Posté dans Dépassement de soi

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