Descente de la Lesse 2013 – Challenge Delhalle (25.08.2013)

Le Financial Times, l’un des principaux journaux d’affaires et d’intérêt économique au monde, a publié dans la rubrique Style de son supplément Life & Arts du weekend une page entière dédiée à la course à pied sous le titre « The fast fashion revolution ». Sous les signatures de Julia Robson et Emily Steel ainsi que d’Andrew Dixon (rédacteur du magazine Runner’s World), il y est question de tenues et de chaussures de jogging (Andrew Dixon testa les Free Flyknit trainers de Nike à £150 – soit environ 170 € – la paire) et des dernières tendances vestimentaires, un sujet que Marathonien de coeur et d’esprit abordait dans son chapitre 4 consacré au Marathon de Berlin 2010.

Julia vit à Londres et s’est sentie comme nue en portant un T-short ultra-léger de la marque Fervour dans un matériau en fibre polyester résolument innovateur ne pesant que 110 g par mètre carré. Emily vit à New York et s’est sentie ingénue après avoir troqué ses habituels tops roses et leggings couleur néon assortis ou dépareillés pour un short noir et un dessus blanc de la marque Iffley Road, suscitant comme commentaire de la part de ses amis qu’elle semblait sortie tout droit d’un film de Harry Potter.

« Je n’écoute pas de musique en courant, explique Emily ; je laisse habituellement mon esprit flotter librement, écrire des histoires dans ma tête, reproduire des conversations, rêver à de nouvelles idées, planifier mes prochaines vacances. Et, progressivement, ces pensées s’effacent et font place à une sorte de méditation. Et, poursuit-elle, ce que j’ai découvert dans mon short noir et mon dessus blanc, c’est que la marque Iffley Road avec sa philosophie de mettre l’accent sur le running véritable et l’épanouissement personnel au travers de vêtements sans fioritures et aux teintes tranquilles opère dans le même sens. Ce n’est pas de la magie hogwartienne, mais cela n’en manque pas de charme pour autant. »

La Descente de la Lesse 2013 témoigna de ce que les dernières tendances de la running fashion n’ont pas encore franchi la Manche : les couleurs pastel restent la norme chez les femmes (ce qui explique peut-être pourquoi certaines se maquillent avant et immédiatement après la course, soucieuses de ce que leur visage restât dans le ton de la tenue) ; quant aux hommes, s’ils se font rares ceux qui courent encore plusieurs fois d’affilée dans la même tenue avant de lui faire visiter la machine à laver (ce qui vous invite à changer de trace lorsque vous vous en approchez à moins de cinq mètres), la plupart s’en tiennent toutefois à la tenue réglementaire de club évitant ainsi tout écart d’imagination ou arborent une tenue évoquant leurs derniers exploits, marathons, dénivelés, ultras, sans nécessairement se préoccuper d’assortir les couleurs.

A défaut donc de baigner, au départ de cette Descente de la Lesse 2013, dans un univers en noir et blanc empreint de sérénité hogwartienne et favorisant la méditation, l’on en viendrait à comprendre ceux qui d’emblée se plantent des écouteurs dans ou sur les oreilles, si ce n’est qu’ils se coupent ainsi du reste du monde et se privent de la dimension sociale de l’épreuve. Si cela était une option pour l’auteur de ces lignes, sans doute se serait-il choisi pour entamer son programme musical de dimanche un morceau du second album des Fine Young Cannibals, « The Raw and the Cooked ». Ce groupe anglais était constitué de musiciens cultivés puisque le titre de l’album s’inspire de celui d’un livre – Le Cru et le Cuit – de l’anthropologue français Claude Lévi-Strauss qui, né à Bruxelles en 1908, n’est pas l’inventeur des jeans du même nom mais l’un des pères fondateurs du structuralisme. La chanson retenue serait « She drives me crazy » (cliquez sur le lien YouTube pour vous la remettre en mémoire). N’eût-elle pas été de circonstance pour cette course mythique qu’est la Descente de la Lesse, « la plus fameuse des courses belges » selon Jean-Claude Moulin, l’organisateur de cet autre monument du jogging qu’est Marjevols-Mende en France ?

She drives me crazy,
Uh uh,
Like no-one else,
Uh uh,
She drives me crazy,
And I can’t help myself,
Uh uh.

Et, après avoir slalomé pendant les trois premiers kilomètres entre les flaques que nous avait laissées la météo de la semaine que les prévisions nous promettaient pourtant, au début, d’être estivale d’un bout à l’autre, She drives me crazy ne s’imposait-elle pas plus encore lorsque l’on aborda le « mur » de Clinchamps :

I can’t stop,
The way I feel,
Things you do,
Don’t seem real.

Remarquons en passant que Lévi-Strauss avança que pour atteindre le réel il faut au préalable avoir fait abstraction du vécu. Les organisateurs de la Descente de la Lesse rapportent sur leur site qu’une Isabelle anonyme leur a écrit ce qui suit : « Chaque année, je suis irrésistiblement attirée par l’ambiance, la grâce et la beauté de la Descente de la Lesse. A chaque fois, c’est la révélation d’un univers solidaire qui se vit à une autre échelle. C’est une découverte surprenante qui nous a conduits vers une facette troublante et sombre s’inscrivant dans un autre rythme. L’existence, il faut la voir comme un défi permanent. Elle n’est pas facile et parfois injuste et pourtant si précieuse, douce, passionnante et merveilleuse à vivre. Merci à vous d’être là pour l’amitié et la beauté que vous apportez à ma vie. » A les entendre s’exprimer chemin faisant et à les voir subjugués par le décor, les participants souscrivaient sans réserve à ces propos.

Mais, dès que l’univers solidaire eût affronté les escaliers et suivi les méandres de la Lesse dans le parc national de Furfooz et par-delà le pont du chemin de fer, ledit univers se désolidarisait dans l’interminable côte du Domaine de Walzin et vous vous retrouviez solitaire dans votre univers bien à vous. L’on passait vite du structuralisme des Fine Young Cannibals au psychédélisme des Pink Floyd (la chanson est « Wish You Were Here » – cliquez sur le lien pour l’écouter sur YouTube – il existe une version « soul » de Bettye LaVette qui vaut le détour ; vous la trouverez aussi sur YouTube):

So, so you think you can tell
Heaven from Hell,
Blue skies from pain.
Can you tell a green field
From a cold steel rail?
A smile from a veil?
Do you think you can tell?

And did they get you to trade
Your heroes for ghosts?
Hot ashes for trees?
Hot air for a cool breeze?
Cold comfort for change?
And did you exchange
A walk on part in the war
For a lead role in a cage?

How I wish, how I wish you were here.
We’re just two lost souls
Swimming in a fish bowl,
Year after year,
Running over the same old ground.
What have we found?
The same old fears.
Wish you were here. (*)

C’était ce que devait fredonner cette joggeuse impénitente, habituée de folles randonnées, avant que Marathonien de coeur et d’esprit ne la rejoignît à Pont-à-Lesse et qu’ensemble ils parcourussent les cinq derniers kilomètres en parlant enfants, éducation, girolles et pleurotes cuisinés à l’ail et arrosés d’un jet d’huile d’olive avant de servir, et champignons hallucinogènes pour rêver de gagner la Descente de la Lesse et quand même encore se réveiller.

Pour la postérité, retenons que la Descente de la Lesse 2013 attira plus de 1200 inscriptions sur les deux distances : 832 inscrits dont 758 partants (et 2 abandons) pour la « Top Lesse » sur 21,9 km et 418 inscrits dont 385 partants tous arrivés pour la Mini-Lesse sur 13 km. Les vainqueurs de jour furent Michael Brandebourg et Sabine Froment d’une part, Kristof De Rycke et Amélie Bihain de l’ARCH, le club organisateur, d’autre part. A 85 ans, Raymond Rasquin termina sa Descente de la Lesse 2013 en 3 h 1 min 26 s. Il précédait encore quatre autres concurrents dont deux âgés de 20 et 23 ans. Enfin, alors que l’inénarrable Gégé s’installait chez nous, invitait le tout Néchin à pendre la crémaillère et faisait part de son projet de s’investir dans le commerce local (comptoir du vin et restaurant), une figure engageante et engagée du jogging brabançon, Anne Joly, annonça son retour en France après une dernière victoire, dans la catégorie des Aînées 1, sur la grande distance.

La Forestière fermera la saison 2013 du Challenge Delhalle sur 14 km à Jurbise, le samedi 21 septembre.

(*) Traduction libre du dernier couplet de « Wish You Were Here » pour ceux d’entre vous qui resteraient réfractaires à la langue de Shakespeare: Comme j’aimerais que tu sois ici – Nous ne sommes que deux âmes damnées – Nageant dans un bocal – Année après année – Courant sur le même sol usé – Qu’avons-nous trouvé? – Les mêmes vieilles peurs – J’aimerais que tu sois ici. (Voir aussi l’allusion à George Lucas dans l’épilogue de « Marathonien de coeur et d’esprit » : « We are all living in cages with the door wide open ».)

* * *

A une époque, l’on eût couru la Redoutable qui se déroulait samedi sur 20 km au départ de Sprimont en guise de hors d’oeuvre à la veille de la Descente de la Lesse. Cette année, par piété paternelle, ce fut la manche du Challenge du Brabant Wallon sur 10 km 650 à Nil-Saint-Vincent où le départ fut précédé d’une minute de silence en hommage à Jean-Louis Decelle, l’organisateur de cette course, décédé l’avant-veille. La pluie qui s’abattit samedi depuis le matin s’interrompit comme par miracle peu avant le départ et épargna les coureurs. Zaina Semlali et Renaud Van Wetter inscrivirent leurs noms au palmarès de cette antépénultième manche du Challenge du Brabant Wallon 2013. L’avant-dernière manche aura lieu ce samedi 31 août à Gastuche, sur 13,4 km, à 15 heures.

* * *

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Suivez aussi Marathonien de coeur et d’esprit sur Twitter @Marathonience. Voici quelques sujets abordés récemment : Depardieu, Citoyen d’honneur d’Estaimpuis : « Je suis un homme libre » – Les friteries belges gardent la patate – « A Marseille, plus rien ne nous surprend! » – Elmore Leonard : plus de Rhum Punch en attendant le train de 3 h 10 pour Yuma – Küssende Russinnen (Leichtathletik-WM) : « Ob wir die Lippen berührt haben, weiß ich nicht » – Smartphones et tablettes consomment plus qu’un frigo – « Hyperloop » : Elon Musk (Tesla Motors, SpaceX, PayPal), l’entrepreneur self-made-man milliardaire qui fait rêver – Etc..

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2 Commentaires » pour Descente de la Lesse 2013 – Challenge Delhalle (25.08.2013)
  1. Paul Wilmet dit :

    Merci Thierry pour ce texte de « haute tenue » auquel tu nous fais l’honneur d’associer la Descente de la Lesse. Superbe !
    A bientôt
    Paul
    coordinateur heureux de toutes ces après-courses !

  2. HENNERESSE dit :

    Pffffffff, presqu’à chaque fois, je suis obligée d’ouvrir le dictionnaire (enfin Google) pour te comprendre!!! Mais c’est très bien, je te remercie, grâce à toi, au fil des rencontres, je m’enrichis d’un beau vocabulaire ………. 🙂 Quoique, « impénitente », je sais pas trop pourquoi cet adjectif? Ce que je sais, c’est que depuis dimanche, je rêve d’une fabuleuse omelette aux champignons arrosée d’une Leffe………. 😉

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