Brussels Marathon : Des primes, émoi, émoi, émoi

Au Brussels Marathon, dimanche dernier, ce furent les primes qui causèrent l’émoi, pas l’actualité sportive. Rendez-vous compte : côté hommes, 1000 € pour le vainqueur, 500 € pour le 2e et 300 € pour le 3e ; par contre, côté femmes, 300 € pour la lauréate, 150 € et 75 € pour les deux suivantes. C’est un « scaandaaale », eût dit Georges Marchais s’il fût encore parmi nous ! Et, certains, qui n’ont sans doute jamais couru un marathon ni le moindre jogging, n’ont pas hésité à utiliser ce mot et à se répandre en comparaisons à la <vous avez le choix de la rime>, parfaitement déplacées pour le title sponsor, une banque bien connue de la place comme chacun sait. (Photos : Brussels Marathon)

Ce fut l’occasion d’apprendre que, parmi la pléthore de ministres dont ce pays surréaliste est affublé, il y a une secrétaire d’Etat bruxelloise à l’égalité des chances. Dans un communiqué véhément posté sur son site Internet et joyeusement repris en coeur par la presse, la secrétaire d’Etat s’indigna de ce que Christelle Lemaire, la lauréate féminine du Brussels Marathon, qui « a pourtant couru la même distance », devait se contenter de 300 € alors que « son alter ego (sic!) masculin (le Kényan Stephen Kiplagat) pouvait repartir chez lui avec 1000 € ».

« On constate ce genre de différences dans une multitude d’autres sports », fulminait la secrétaire d’Etat. « Ce n’est pas normal que, par exemple, certains footballeurs de haut niveau gagnent en une demi-journée autant que ce que gagnent des joueuses de top niveau sur toute une année ! » Ah ! là, quel beau combat que le vôtre, chère Madame, et ne doutons pas que dans les plus hautes sphères footballistiques, que fréquentait naguère votre porte-parole, les dirigeants du sport le plus populaire de la terre tremblent à vous entendre.

Le sport est par excellence le domaine de l’égalité ex ante. (Tout le monde a le droit de participer. L’on se retrouve à égalité sur la ligne de départ, pas à l’arrivée ; le score est de 0-0 avant que le match ne commence, plus rarement quand il s’achève.) La secrétaire d’Etat bruxelloise à l’égalité des chances est manifestement partisane d’une égalité ex post. Si l’on poussait son raisonnement « a couru la même distance » ad absurdum, il eût fallu octroyer des primes au peloton entier, voire des primes plus élevées à ceux qui, quel que soit leur sexe, mirent quatre heures et plus pour « pourtant courir la même distance » puisque ces braves accomplirent des heures supplémentaires.

Un savant journaliste alla jusqu’à fustiger le fait qu’une fois déduits des 75 € de sa prime les 70 € de son inscription, il ne restait à la troisième qu’un « bénéfice » (re-sic!) de 5 € pour avoir couru tout un marathon… Ben oui et à tous les autres il ne restait rien du tout. Dans la conception utilitariste de ce comptable du sport, sans doute faudrait-il considérer que la masse de celles et de ceux qui n’ont pas touché le moindre centime ont perdu leur « investissement ». Curieuse notion du sport amateur !

Mais, direz-vous, dans les grands marathons… Oui, justement, dans les « grands » marathons ! A Berlin (43.852 inscrits cette année contre 1708 à Bruxelles), c’était l’égalité parfaite entre hommes et femmes : 40.000 €, 20.000 €, 15.000 €, 12.000 €, 10.000 €, 7.500 €, 5.000 €, 4.000 €, 3.000 €, 2.000 € aux dix premiers et les mêmes montants aux dix premières, plus des bonus de 30.000 € pour le premier coureur s’il finissait en moins de 2:04:00 et de 15.000 € pour le premier ou le second s’il terminait en moins de 2:05:00, les mêmes montants de bonus pour la première femme sous les 2:19:00 et la première ou la seconde sous les 2:20:30, et le jackpot de 50.000 € pour le record du monde (masculin ou féminin).

A Berlin, cette année, Eliud Kipchoge s’est imposé en 2:03:32, devançant l’Ethiopien Guye Adola de 14 sec (2:03:46). Côté féminin, Gladys Cherono a passé la ligne d’arrivée en 2:20:23, l’Ethiopienne Ruti Aga terminant deuxième à 18 sec (2:20:41). Faites les comptes ! A Bruxelles, Stephen Kiplagat a couru en 2:11:44, un temps remarquable compte-tenu du dénivelé, Christelle Lemaire en 3:10:42. A Berlin, la lauréate est arrivée un bon quart d’heure après le vainqueur ; à Bruxelles, il y avait, à une minute près, un écart d’une heure entre le vainqueur et la première femme. C’est ce qu’ont essayé d’expliquer les organisateurs du Brussels Marathon en parlant de deux courses, l’une avec des professionnels, l’autre uniquement avec des amateurs.

Voici un dernier petit détail qui n’est pas insignifiant : essayez de trouver une photo des podiums du Marathon de Berlin sur laquelle les athlètes affichent leurs énooormes chèques ! Doutons que vous n’en trouviez. Si le Brussels Marathon a péché, c’est par manque de jugeote et de pudeur, en un mot : d’élégance. Y avait-il matière à récriminations publiques, virulentes, de la part d’une secrétaire d’Etat à l’égalité des chances et de la presse ?

Se sentant concernée, la secrétaire d’Etat eût été mieux avisée de convoquer les organisateurs et de leur faire part de ses griefs en aparté plutôt que de jeter l’opprobre sur eux. Quant aux journalistes qui profitèrent de la circonstance pour poser en preux défenseurs de la gent féminine, qu’ils commencent par lui consacrer plus de place dans les pages sportives de leurs journaux !

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4 Commentaires » pour Brussels Marathon : Des primes, émoi, émoi, émoi
  1. Stéphane dit :

    A mes yeux, les organisateurs ont fait preuve de maladresse et ont fourni le bâton pour se faire battre. Pour un peu plus de 1300 €, il n’y avait pas « d’affaire ». Que représentent 1300 € dans le budget d’un tel marathon face à une contre-publicité. En proposant une égalité des prix, le peloton fille sera peut-être moins … « amateur ». Ce n’est que mon avis et je le partage … avec moi-même.

    • Jonathan dit :

      Il y a un problème de forme, sur lequel je rejoins l’avis de Stéphane. Mais aussi un problème de fond, qui est finalement passé inaperçu dans cette polémique. Pourquoi ne vouloir constituer un plateau professionnel que chez les hommes ? Certes, on dira que l’organisation est privée et n’est pas tenue de justifier son choix. On peut imaginer des motifs d’ordre financier, quand on sait que les primes à l’arrivée ne sont rien comparées aux montants consentis pour attirer le gratin derrière la ligne de départ. Mais j’aurais trouvé heureux d’inviter aussi des professionnelles sur le marathon de notre capitale. Par égard pour les 30% de dossards portés et payés par des participantes. Par égard pour la bonne moitié de la population, qui mérite aussi d’avoir des modèles, des exemples à suivre. Considérant que le sport est une question de santé publique, et vu l’effet positif qu’a eu une Nafi Thiam sur les affiliations en athlétisme, investir dans le sport féminin me semble vraiment en valoir la peine.

  2. Florence dit :

    Excellent! Merci pour votre article qui remet les choses à leur place.

  3. Arnaud dit :

    Tout à fait d’accord qu’il y a une énorme différence de niveau et que la lauréate ne devait pas avoir autant que le gagnant. Mais les primes avaient été décidée avant la course. Donc en ne mettant pas de prime chez les femmes, ça a encore fait diminuer le niveau en attirant moins de participantes qui viennent pour la gagné. La solution idéale, vous en avez parlé, pourquoi ne pas donner 300€ au vainqueur homme et 700€ si il court moins de 2h15 et donner les même prix si la première dame court moins de 2h30. Si ils sont si surs qu’aucune femme de ce niveau ne viendra, ils ne perdent rien et ils n’ont besoin de dénigrer personne pour commencer.

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